Dans ses carnets de mémoires, Jean Houzeau de Lehaie fait mention qu'il était en relation, depuis 1907, avec le peintre Claude Monet "à cause des bambous".
Monsieur et madame Claude Houzeau de Lehaie ont retrouvé récemment dans les archives de leur grand-oncle Jean une lettre adressée par Claude Monet le 19 juin 1919 à Auguste, le père du naturaliste. Il est intéressant de prendre connaissance de cette lettre.
Giverny par Vernon (Eure)
Monsieur,
En réponse à votre lettre, je m’empresse de vous faire savoir que je serai tout à fait heureux de recevoir votre visite jeudi prochain, mais pas avant 3 heures.
Malheureusement, vous allez trouver un jardin qui a été beau mais qui, par suite de la guerre et des pénuries de main-d’œuvre est actuellement dans un état lamentable et mes pauvres bambous dont j’étais si fier ont aussi bien souffert de ces deux hivers.
En attendant le plaisir de faire votre connaissance, recevez, Monsieur, mes civilités empressées.
Claude Monet
Jean Houzeau de Lehaie dans ses mémoires datant de 1953 relate les circonstances dans lesquelles, avec son père Auguste, il est venu visiter le jardin de Giverny que Claude Monet considérait comme "son plus beau chef d'œuvre".
A la fin de la guerre 14-18, Charles, 2ième frère de Jean, ingénieur de formation, revint d'Angleterre et fut nommé directeur du groupe d'usines de la Vieille Montagne de Bray, Lu et Dongu (Seine-et-Oise). Il avait une agréable demeure à Bray-Lu nommée la "Maison des couleuvres". Jean était venu avec son père Auguste lui rendre visite pendant quelques jours car il était souffrant. C'est probablement de Bray-Lu qu' Auguste Houzeau a écrit à Claude Monet pour solliciter une visite du jardin. On peut imaginer que cette demande fût à l'initiative de Jean car il était déjà en relation avec le peintre depuis l'époque de la publication de son bulletin périodique "Le Bambou". L'acception de l'invitation par Claude Monet fût d'autant plus aisé que Charles lorsqu'il empruntait le Chemin du Roy (route de Gisors) ne manquait jamais de saluer le peintre-jardinier en train d'admirer ses jardins de Giverny ou "d'horticulter avec rage" !
En 1953 Jean Houzeau garde un excellent souvenir de leur visite du domaine de Claude Monet : "Je fus heureux de me rendre à Giverny chez le bon peintre Claude Monet avec lequel j'étais depuis 1907 en relation à cause des bambous. Il nous montra très aimablement son beau jardin et son atelier. Qu'est devenu ce beau parc après la disparition de son créateur !"
C'était le jeudi 26 juin 1919.
Lorsque Houzeau père et fils rencontrèrent Claude Monet en juin 1919 celui-ci avait 79 ans. Cela faisait déjà plus de 30 ans que le peintre était installé dans sa propriété de Giverny, dont il avait transformé, petit à petit, le jardin en un ensemble décoratif.
Claude Monet supprimait lui-même les mauvaises herbes, taillait les haies, bêchait , semait du gazon, plantait des arbres ornementaux et créait des séries de parterres de fleurs variées. Il entretenait également un potager pour nourrir la famille. Le soir, ses deux fils, Michel et Jean arrosaient et désherbaient souvent.
Ce qui n'était à l'origine qu'un verger normand d'herbe et de pommiers devint, avec la contribution de toute la famille, un jardin d'ornement lieu de méditation et d'inspiration pour le peintre. Ce fut un travail de patience, que Claude Monet poursuivit avec amour. Même quand la tâche devint trop grande pour qu'il put l'assumer seul, il supervisait son équipe de jardiniers (un chef jardinier et six assistants). Il est frappant de voir que c'est un peu ce qui s'est passé chez les Houzeau jusqu'en 1910 (avec un effectif toutefois moins important).
Claude Monet achètait des graines et des plantes partout où il allait, conclutait des échanges avec d'autres jardiniers. et amateurs de jardins. C'est lui qui parcourait les catalogues et passait les commandes, que ce soit des graines, des pots, des cloches à melon où de ces indispensables paillassons en paille de seigle pour protéger le châssis. Il établit aussi des contacts avec des pépinièristes réputés tels que Georges Truffaut ou des spécialistes de plantes aquatiques tels que Joseph Bory de Latour Marliac pour les nymphéas. C'est dans ce contexte que Claude Monet était en relation avec Jean Houzeau de Lehaie à propos des plantations de bambous.
En 1893, il commenca l'aménagement de son célèbre "Jardin d'eau" avec l'étang aux nymphéas.
"- D'où vous est venu, mon cher maître, ce goût pour les nymphéas ?"lui demanda un jour le critique Marc Elder.
"-Ma foi je n'en sais rien... Attendez que je réfléchisse... Il y avait un ruisseau, l'Epte, qui descend du Gisors, en bordure de ma propriété. Je lui ai ouvert un fossé, de façon à remplir un petit étang creusé dans mon jardin. J'aime l'eau, mais j'aime aussi les fleurs. C'est pourquoi, le bassin rempli, je songeai à le garnir de plantes. J'ai pris un catalogue et j'ai fait un choix au petit bonheur, voilà tout". (Marc Elder, A Giverny, chez Claude Monet, réédition 2009 p. ).
"- J'ai repris trois fois et trois fois agrandi mes bassins en déplaçant le cours de l'Epte... Mon jardin est une oeuvre lente, poursuivi avec amour." poursuit Claude Monet. [...] "J'ai mis du temps à comprendre mes nymphéas. Je les avais plantés pour le plaisir; je les cultivais sans songer à les peindre... Un paysage ne vous imprègne pas en un jour... Et puis, tout d'un coup j'ai eu la révélation des fééries de mon étang. J'ai pris la palette... Depuis ce temps, je n'ai guère eu d'autre modèle."
En 1899 Claude Monet étudia pour la première fois le sujet des nymphéas (espèces de nénuphars). Les nymphéas blancs (1899). Le pont japonais (1899), Nymphéas (1914), (1917), furent les thèmes principaux de ses dernières oeuvres.
Il est souvent avancé que pour créer le jardin d’eau, Claude Monet a puisé son inspiration dans sa collection d’estampes japonaises et a choisi des variétés de plantes asiatiques pour leur côté exotique. Effectivement, comme d'autres impressionnistes tels que Vincent Van Gogh il a été séduit par le japonisme. En témoigne bien sûr sa collection d'estampes japonaises présente aujourd'hui dans sa demeure et ses achats de plantes effectuées au Japon.Toutefois, il faut relativiser le poids de cette inspiration.
Dès 1906, Alice raconte dans ses lettres que Claude Monet avait commencé à planter des bambous qui semblaient lui tenir à cœur. Cela coincide approximativement avec la date à laquelle Jean Houzeau et Claude Monet sont entrés en relation. Dans la mesure où le peintre-jardinier savait que la plupart des bambous rustiques diffusés par les pépinièristes de l'époque étaient essentiellement traçants, il fit le choix de les planter sur une petite île (à proximité du pont japonais) afin que l'eau serve de barrière naturelle et permette ainsi de limiter l'extension de rhizomes. "Plantés serrés, ils forment de jolies masses touffues comme des plumeaux à côté du pont japonais" (le blog d'Ariane, guide à Giverny). D'après Derck Fell, Monet cultivait différentes variétés de Phyllostachys et du Pleioblastus pygmaeus, cette dernière variété de taille moyenne (3 à 4 mètres) étant originaire des îles Ryukyu (Japon) . Quelques années plus tard, Georges Truffaut écrivait : « Une importante plantation de bambous très variés contribue à accentuer cette illusion (orientale). Ces bambous sont devenus de véritables arbres de 7 à 8 mètres de hauteur et forment un bois dense où le peintre a su réserver d’heureuses perspectives. ». En lisant les différents témoignages et en observant différentes photographies de l'époque il est possible que Claude Monet ait également planté des bambous de l'autre côté de la berge de l'étang des nymphéas pour cacher la vue de la rue et surtout du chemin de fer qui séparaient le jardin attenant à la maison et aux ateliers du jardins d'eau. Il se peut également que quelques bambous aient été plantés en bas du jardin, (Marc Elder évoque l'anecdote des poules japonaises offertes par Clemenceau : un soir tout le monde les recherchait en vain y compris dans les bambous alors qu'elles étaient assez près de la salle à manger. Elles avaient l'habitude d'y venir piquorer quelques graines offertes par le peintre !)
Selon Gilbert Vahé, chef jardinier engagé en 1977 pour restaurer le jardin de Giverny, "Monet a façonné l'étang avec une partie étroite et ombragée par des bambous de façon à ce que la lumière passe sous ce pont pour éclairer les nymphéas situés dans l'ombre des bambous" empruntant en cela une idée japonaise..
Parmi ses hôtes de marque et amis, Claude Monet a entretenu une amitié particulièrement forte avec le célèbre vendéen. Georges Clemenceau. C'est lui qui l'insitera à faire une donation à l'Etat d'une partie ses fameux Nympheas à l'occasion de l'armistice. Clemenceau, bien que n'ayant plus de mandat politique, reste suffisamment influent pour transformer l'Orangerie en Musée des Grandes décorations (représentant des Nymphéas).
Maintenant vous saurez que le chef de file des impressionnistes était très fier des bambous que lui avaient procurés Jean Houzeau de Lehaie (et probablement Georges Truffaut). Tout au long de sa vie, le plus éminent spécialiste européens des bambous à la Belle Epoque avait diffusé gratuitement cette herbe géante aux botanistes et horticulteurs qui lui rendaient visite à l'Ermitage et ne manquait pas d'expédier de la même manière ses plants de bambous rustiques à de nombreux propriétaires de jardins amateurs de bambous en Europe à qui il avait rendu visite.
Si l'esprit du parc de l'Ermitage (propriété de Jean Houzeau) souffle sur les Jardins du loriot, il y a aussi un petit côté impressioniste dans les bassins du Bambusetum Jean Houzeau de Lehaie en Vendée ! Depuis 2010 nous avons ouvert au public les bassin des Nymphe(a)s dédiés à l'amitié entre Claude Monet et Georges Clemenceau. La découverte de la lettre de Monet au père de Jean Houzeau est à l'origine de cette nouvelle thématique des jardins du loriot. Grâce à l'établissement Latour-Marliac spécialiste depuis 1885 de l'hybridation des nympheas, nous avons pu retrouver tous les nympheas qu'avait acheté Claude Monet à Bory Latour-Marliac.
Prochainement vous pourrez consulter une petite galerie de photos prises lors de ma visite à Giverny le 11 juillet 2009.
Parmi toutes les plantes que Monet a représentées dans ces toiles on ne peut voir ses chers bambous... mais seulement leur ombre se reflétant dans l'eau. Les bambous associés aux peupliers permettaient non seulement à Claude Monet de préserver son intimité mais aussi de filtrer la lumière du ciel.
Jean Houzeau de Lehaie avait fait le choix dès son adolescence de consacrer sa vie à l'étude de cette plante non seulement pour son utilité, sa suprême beauté, sa modernité , ses perspectives horticoles en Europe, mais aussi avant tout parce qu'elle symbolise l'humilité , la paix et la discrétion. En hommes sensibles et empreints d'esprit indépendant, républicain, Claude Monet, Auguste et Jean Houzeau de Lehaie n'ont pas manqué d'apprécier ensemble, ce jeudi après midi 26 juin 1919, deux jours avant la signature du traité de Versailles le charme discret des bosquets de Phyllostachys bordant l'étang des nymphéas tout en évoquant les grand foids de 17-18 et la fin de cette épouvantable Grande guerre. En pleine floraison, les nymphéas de Giverny n'ont pas manqué d'être une invitation à faire découvri à ses invités belges "Les grandes décorations" qu'il allait offrir à la France avec tous le soutien de son ami Clemenceau..